Courrier d'un automne, extrait

061109

Crêpes sucrées au beurre salé

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Première lettre

Chère Zoé,

 Malgré l'heure avancée de la matinée, le village dort. Les enfants ont couru vers l'école, un par un ou par petit groupe, les parents pressés les ont embrassés rapidement et sont repartis recroquevillés vers les radiateurs, les poêles, les cuisinières à bois. De l'autre côté de la fenêtre, il fait froid, l'air est sec, les trottoirs absolument vides. Seul un véhicule passe parfois, quasi sans bruit, comme si le son était saisi dans la glace qui colle aux fenêtres. On m’avait appelé pour que j’estime une salle à manger avec ses chaises et son buffet à balustres tarabiscotés, ensemble d’un goût improbable, et donc d’une valeur que je situais, gants mis, sous le niveau de la mer. Alors on me proposa de m’asseoir.

Oui, à la campagne, dans certaines maisons, de grosses, belles et costaudes cuisinières ronflent et dispensent dans les cuisines leur chaleur de prime abord savoureuse, puis à la longue oppressante. Je suffoquais et rêvais de me précipiter vers la fenêtre pour l'ouvrir en grand et m’emplir illico d’une goulée d'air frais. Mais on n’est pas chez soi et devant moi, dans un verre à moutarde, on versait à mon intention un liquide doré. Assis devant mon coin de table, j’ai dit :
— Oui, merci.
J’ai bu le petit blanc du Jura.
Nous papotions. Je cuisais à température équatoriale. On me fumait comme un jambon.
Puis avec la matinée qui avançait, midi qui approchait, il fallait partir.
Je me suis levé et suis allé ouvrir la porte de la glacière. Le vent piquait, il fallait regarder le sol et avancer avec le petit blanc dans les jambes.

 Tout à coup le soleil vint sans prévenir cingler les crépis des façades, les ocres habituellement tendres et tièdes sont devenus blancs comme de la farine et me perçaient les pupilles.

Au beau milieu de la grande place, les rares marchands ont de la chance ; dans la campagne environnante : rien ; pas un commerce n’a voulu survivre et les villes sont loin ; alors les clients fréquentent et acquiescent :
— Faire des kilomètres pour acheter trois clous ! Il m’en faut six. Là-bas c’est des boîtes de cent.
Les femmes d’enchérir :
— On va pas faire le tour de France pour deux chaussettes !

 Mais des ogres du commerce veulent s’implanter, ils s’approchent, guettent, rêvent de bouffer les derniers pitchounes.

 Alors, Chère Zoé, pour toi qui est dans un métro avec le wagon qui couine dans les virons, les gens muets à tes côtés (et heureusement ! imagine que tous se mettent à parler, à questionner, divaguer, se plaindre ou rire, à demander…), avec ces lignes obscures qui filent par ta fenêtre, je te dis que j'ai devant moi l'étendue déserte d'un champ glacé. Il est teint du brun de la terre et du gris du ciel et pas un oiseau ne s'y aventure. Les vers eux-mêmes restent enfouis au chaud.
Qui donc poserait la patte sur une motte froide et dure comme un vilain bout d'acier ?
Vois-tu, la campagne n'est pas douce et peut-être dans ta rame sonore la chaleur humaine, naturelle et simple, est-elle précieuse.

À côté du champ vide dont je te parle (et j'ai oublié de te dire qu'il se trouvait en plein vent du nord, donc giflé par d'incessants balayages à faire frissonner un ours), en bout, il y a des arbres. Une grande famille de gigues et de perches sans poil ni plume, tous au tronc maigre et avec des branches hirsutes.

 Te souviens-tu de ce qu'est un arbre de campagne… ? Je ne te parle pas de celui que tu vois, le citadin, encerclé par le béton, seul, presque toujours aligné à la parade avec son avenue, la feuille un tantinet grisâtre. Ici, vu de mon désert, les arbres ne vivent qu'en famille. Ils restent regroupés et solidaires. Soit en bois, serrés en bataillon, plébéiens, timides, étriqués, le tour de la question est fait en une heure, soit en forêt, grands fiefs, régiments, vernaculaires.

 Je ne te recommande pas la forêt. On ne cesse d'y mourir. De plus, on vous y laisse en plan. C’est grand. Des couches et des couches de feuilles mortes et encore d’autres gisent au sol.

 

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